Important : L'histoire des panneaux marron se divise en deux grandes périodes aux approches radicalement différentes. Les pictogrammes géométriques noir et blanc de Jean Widmer (1972-1978) ont ouvert la voie, mais ce sont les illustrations en camaïeu de marron développées à partir des années 1980 qui ont véritablement défini l'identité visuelle des panneaux marron tels qu'on les connaît aujourd'hui.
Les origines : éviter la publicité sauvage (1972-1974)
Au début des années 1970, le réseau autoroutier français connaît un développement massif. Les responsables des Autoroutes du Sud de la France s'inquiètent de deux problèmes majeurs : la monotonie des longs trajets qui favorise la somnolence des conducteurs, et surtout le risque de voir les bords d'autoroutes envahis par la publicité commerciale, comme c'était déjà le cas aux États-Unis.
Le président du conseil d'administration et le directeur de la Société de l'Autoroute de la Vallée du Rhône proposent une solution innovante : créer une signalisation culturelle et touristique pour "rompre la monotonie et l'ennui" tout en valorisant le patrimoine des territoires traversés. Le ministre de l'Aménagement du territoire, Olivier Guichard, soutient cette initiative.
Les expérimentations de 1974
Deux tronçons autoroutiers servent de terrain d'essai :
- Section Montpellier-Nîmes de l'autoroute A9
- Section Vienne-Montélimar de l'autoroute A7
Ces expérimentations valident le concept et ouvrent la voie à un déploiement national.
Pourquoi la couleur marron ?
Contrairement à une idée reçue, le marron n'a pas été choisi pour sa symbolique patrimoniale. C'est une contrainte technique : le blanc, le bleu et le vert étaient déjà utilisés pour d'autres types de signalisation routière. La circulaire du 21 août 1972 introduit le marron pour signaler les parcs naturels régionaux. En août 1973, la Commission permanente de signalisation étend cette couleur à toute la signalisation touristique.
Le marron devient ainsi, presque par accident, LA couleur emblématique du patrimoine français sur les autoroutes.
Première génération : les pictogrammes de Jean Widmer (1972-1978)
Un designer suisse formé au modernisme
Pour créer cette nouvelle signalisation, les autorités font appel à Jean Widmer, designer graphique d'origine suisse formé à l'école de Zurich. Celui qui signera plus tard le logo du Centre Pompidou et de l'Institut du monde arabe apporte une approche moderniste et fonctionnaliste.
"L'architecte Henri Nardin m'a téléphoné : 'Widmer, auriez-vous des idées pour une animation touristique sur les autoroutes ? Une animation culturelle qui permette d'éviter l'installation de publicités au bord des autoroutes...'"
— Jean Widmer
Un style minimaliste inspiré des hiéroglyphes
Widmer s'inspire de deux références majeures :
🇲🇽 Les pictogrammes mexicains
Lors d'un voyage au Mexique, Widmer découvre des pictogrammes simples destinés aux personnes sourdes et analphabètes. Une communication visuelle universelle.
🏛️ Les hiéroglyphes égyptiens
La simplicité des hiéroglyphes et leur capacité à décrire le quotidien de manière synthétique guident son travail d'épure graphique.
Des pictogrammes noir et blanc sur fond marron
Les premiers panneaux de Widmer sont radicalement différents de ce qu'on appelle aujourd'hui "panneaux marron". Il s'agit de pictogrammes géométriques en noir et blanc sur un fond marron uni. L'approche est minimaliste, fonctionnelle, presque austère.
La méthode de Widmer
- Sélection des sites à partir des Guides Michelin (deux étoiles minimum)
- Déplacements sur place pour photographier
- Travail d'épure : isolation des silhouettes, contraste noir/blanc
- Recherche d'équilibre visuel entre tous les pictogrammes
- Utilisation de la police Frutiger pour les textes
Anecdote : Le pictogramme de l'artichaut a nécessité 8 jours de travail pour atteindre la bonne simplification !
Un corpus de 550 pictogrammes
Entre 1972 et 1978, Jean Widmer et son agence Visuel Design créent environ 550 pictogrammes déployés sur 2 500 km d'autoroutes. Cette première génération de panneaux marque l'histoire du design graphique français, mais reste limitée dans son expression visuelle : noir, blanc, marron, sans nuances.
Deuxième génération : l'illustration en camaïeu de marron (années 1980-2000)
Philippe Collier : la rupture artistique (1984)
En 1984, Philippe Collier révolutionne l'approche des panneaux marron pour Cofiroute (A10). Il abandonne complètement le système de Widmer pour développer un style radicalement nouveau : des illustrations hyperréalistes en camaïeu de marron.
L'innovation de Collier
- Camaïeu de marron : utilisation de 10 déclinaisons de marron (du sable au cachou) au lieu du simple noir/blanc
- Détails réalistes : illustrations détaillées et expressives, loin de l'abstraction géométrique
- Scotchlights : matériaux rétroréfléchissants de différentes couleurs créant des effets visuels la nuit
- Référence Pantone n°7 : teinte "chocolat" obligatoire à 30% minimum
C'est cette approche de Collier, et non celle de Widmer, qui va définir l'identité visuelle des panneaux marron tels qu'on les connaît aujourd'hui. Les illustrations en camaïeu de marron deviennent la norme et se répandent sur l'ensemble du réseau autoroutier français.
Pierre Bernard et le système "dominos" (1991)
En 1991, Pierre Bernard (ancien élève de Widmer !) remporte le concours pour la région Rhône-Alpes face à son ancien professeur. Il propose un concept encore différent : des panneaux "dominos" où texte et image coexistent, avec des styles graphiques variés (photographie, dessin, gravure, typographie).
"Il s'agit de baliser la route pour la rendre moins ennuyeuse, de raviver des souvenirs, d'interroger le réel, de questionner la géographie. Elle a une fonction de 'réveil' dans un environnement extrêmement codifié."
— Pierre Bernard
Bernard considère que le public contemporain possède une culture visuelle développée et peut décoder des images plus complexes et évocatives que les pictogrammes abstraits de Widmer.
Chronologie détaillée
L'arrêté du 24 novembre 1967 crée le type H pour les "signaux comportant des indications touristiques". Les panneaux utilisent des tons blancs, bleus et crème.
La circulaire du 21 août introduit la couleur marron pour les parcs naturels régionaux. Jean Widmer est contacté pour développer le système de pictogrammes.
La Commission permanente de signalisation élargit le marron à tous les panneaux touristiques. Création officielle du concept de "signalisation d'animation".
Expérimentations sur l'A9 et l'A7. La circulaire du 11 avril 1974 encadre officiellement la signalisation touristique.
Première génération : Jean Widmer crée 550 pictogrammes noir/blanc sur fond marron pour 2 500 km d'autoroutes. Style minimaliste et géométrique.
Révolution artistique : Philippe Collier développe pour Cofiroute un style hyperréaliste en camaïeu de marron. Cette approche illustrative va progressivement remplacer les pictogrammes de Widmer.
L'arrêté du 22 décembre officialise trois types de panneaux : H11 (texte), H12 (image), H13 (texte + image).
Pierre Bernard remporte le concours Rhône-Alpes avec son système "dominos" face à Jean Widmer. Nouvelle approche mêlant diversité graphique et unité structurelle.
L'arrêté du 30 mars 1992 ajoute les panneaux de balisage (H20) et d'information culturelle (H30).
Généralisation progressive du style illustratif en camaïeu de marron sur l'ensemble du réseau. Les pictogrammes géométriques de Widmer disparaissent progressivement.
APRR lance le concept de "galerie d'art à ciel ouvert" en faisant appel à des illustrateurs renommés : Ted Benoît, Floc'h, Tino.
Le Centre National des Arts Plastiques (CNAP) intègre le travail de Widmer dans ses collections, reconnaissant sa valeur patrimoniale.
Troisième génération : APRR déploie des panneaux "totémiques" (6m × 3m) avec des artistes contemporains : Loustal, Olivier Balez, Matthieu Forichon, Zoé, Fred van Deelen. Plus de 1 000 nouveaux panneaux prévus.
Les panneaux marron aujourd'hui
La diversité artistique actuelle
Les panneaux marron contemporains sont créés par une vingtaine d'artistes et illustrateurs différents, chacun apportant son style unique tout en respectant le cahier des charges strict :
- Jacques de Loustal : dessins épurés au pinceau, immédiatement lisibles de loin
- Floc'h : illustrations élégantes et détaillées
- Ted Benoît : style bande dessinée très détaillé
- Olivier Balez : compositions modernes et colorées
- Matthieu Forichon, Zoé, Fred van Deelen : nouvelles voix du graphisme français
- Bernard Thévenet : approche narrative et évocatrice
Le débat pictogramme vs illustration
La question reste débattue dans le milieu du design : fallait-il abandonner l'universalité des pictogrammes de Widmer au profit d'illustrations plus subjectives ?
Arguments pour les pictogrammes (Widmer)
- Lisibilité immédiate à 130 km/h
- Universalité du langage visuel
- Cohérence graphique nationale
- Simplicité intemporelle
Arguments pour les illustrations (Collier, Bernard...)
- Richesse visuelle et esthétique
- Valorisation du patrimoine artistique
- Adaptation à la culture visuelle contemporaine
- Identités territoriales affirmées
L'histoire a tranché : les illustrations en camaïeu de marron ont remplacé les pictogrammes géométriques. C'est cette approche illustrative, initiée par Philippe Collier, qui définit aujourd'hui l'identité visuelle des panneaux marron français.
Le cahier des charges : contraintes et créativité
Réglementation stricte
📏 Dimensions
Surface maximale de 20 m² pour les panneaux H12 et H13. Les nouveaux formats totémiques mesurent 6m × 3m (18 m²).
🎨 Palette chromatique
Maximum 4 coloris par panneau, choisis parmi 10 déclinaisons de marron. La couleur "chocolat" (Pantone n°7) est obligatoire à hauteur d'au moins 30%.
📍 Localisation
Le lieu signalé doit être visible depuis l'autoroute ou situé à maximum 30 km d'une sortie (15 km pour les H30). Dérogations possibles après validation préfectorale.
📊 Densité
Maximum 10 panneaux par séquence de 50 kilomètres. Espacement minimum de 150 mètres entre deux panneaux.
⏱️ Lisibilité
À 130 km/h, l'automobiliste dispose de 3 secondes pour lire le panneau. Simplicité et impact visuel sont essentiels.
💰 Budget
Coût moyen : 40 000 € par panneau (conception, fabrication, installation). Délai : 15 mois de la demande à l'installation.
Processus de validation
- Dossier de brief : 80+ pages sur le lieu ou territoire
- Concertation locale : élus, offices de tourisme, CCI
- Validation préfectorale : courrier du préfet de Région
- Approbation multi-acteurs : services de l'État, tourisme
- Création artistique : respect du cahier des charges
- Installation : 3 à 5 jours d'intervention
Thèmes autorisés et interdits
✅ Autorisés
- Monuments Historiques classés
- Sites et parcs naturels
- Villes et villages remarquables
- Vignobles (sans publicité commerciale)
- Lieux historiques majeurs
- Musées (500 000+ visiteurs/an)
- Curiosités naturelles reconnues
❌ Interdits
- Publicité commerciale
- Lieux religieux non classés
- Personnages vivants
- Parcs d'attraction
- Festivals temporaires
- Limites administratives
- Itinéraires complexes
Impact et chiffres clés
🚗 Sécurité routière
Fonction première : lutter contre l'hypovigilance et la somnolence en maintenant l'attention des conducteurs sur les longs trajets.
🗺️ Repérage spatial
Les panneaux permettent aux automobilistes de se situer géographiquement et de découvrir le patrimoine des territoires traversés.
🏛️ Promotion touristique
Environ un quart des automobilistes déclarent avoir découvert un site grâce aux panneaux marron.
📈 Impact économique
Les lieux signalés connaissent généralement une hausse de fréquentation de 20 à 30% après installation d'un panneau.
🇫🇷 Spécificité française
La France a été le premier pays au monde à développer ce système en 1972, inspirant ensuite plusieurs pays européens.
📜 Patrimoine reconnu
Depuis 2016, le travail de Jean Widmer est conservé dans les collections du CNAP, témoignant de sa valeur patrimoniale.
Un patrimoine graphique vivant
Plus de 50 ans après leur création, les panneaux marron font partie intégrante du paysage autoroutier français. Mais contrairement à ce que beaucoup pensent, les panneaux que nous voyons aujourd'hui ne sont pas ceux imaginés par Jean Widmer.
Widmer a créé le concept et le système, avec ses pictogrammes minimalistes noir et blanc. Mais c'est Philippe Collier et les artistes qui ont suivi qui ont créé l'identité visuelle des panneaux marron : ces illustrations en camaïeu de marron, riches, détaillées, artistiques, qui racontent la France aux automobilistes.
Deux héritages complémentaires
Jean Widmer nous a légué la rigueur, la méthode, l'universalité du langage visuel et le respect de l'automobiliste.
Philippe Collier et ses successeurs ont transformé ces panneaux en véritables œuvres d'art, créant une galerie à ciel ouvert qui valorise le patrimoine français avec sensibilité et créativité.
Aujourd'hui, chaque trajet autoroutier est une découverte du patrimoine national, racontée par les pinceaux de dizaines d'artistes talentueux.
Sources et références
Cette page a été réalisée à partir des sources suivantes :
- Problemata.org - "Système d'informations touristiques le long des autoroutes. Pierre Bernard, un design pour le domaine public" (Hugues Boekraad, 2007)
- Problemata.org - "Jean Widmer, pionnier de la signalétique autoroutière française" (Entretien avec Seb Coupy)
- APRR Voyage - "8 choses que vous ignorez sur les panneaux marron" (2021)
- Géoconfluences - "Les panneaux marron sur les autoroutes du Massif central, fabrique d'un récit touristique" (Florian Laval, 2024)
- Radio Vinci Autoroutes - "Jean Widmer : disparition du concepteur des panneaux marron de l'autoroute" (2026)
- Via Tourism - Article de recherche sur la signalisation touristique
- Radio Vinci Autoroutes - "Les panneaux marrons de l'autoroute, une histoire de sécurité et de patrimoine"
- APRR Voyage - "Les panneaux marron ont également leur histoire"
- Wikipédia - "Panneau de signalisation d'intérêt culturel et touristique en France"
- Radio Vinci Autoroutes - "Panneaux marron : un design qui a beaucoup évolué"
- Vinci Autoroutes - "Panneaux marron autoroute : mode d'emploi"
- Géoconfluences - Glossaire "Panneaux marron"
- Wikipédia - "Philippe Collier"
- Vinci Autoroutes - Podcast "Rétroroute : les secrets des panneaux marron"
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Documentaire "L'image qu'on s'en fait" de Seb Coupy (2018) - Les Films du Tambour de Soie
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